Le 14 décembre 2023, la Préfecture de Mayotte a pris un arrêté déclarant la procédure d’urgence civile dans le cadre de la construction d’une usine de dessalement à Ironi Bé. Cette décision est particulièrement impactante pour l’environnement, car elle autorise la construction de l’usine sans que le porteur de projet n’ait à fournir d’évaluation environnementale et d’étude d’impact, normalement obligatoires lors d’une demande d’autorisation environnementale pour un projet d’une telle ampleur. Ainsi, il s’agirait de la première usine de dessalement au monde qui rejetterait de la saumure (eau très concentrée en sel et peu oxygénée) et des composés chimiques (comme les anti-tartants) dans un lagon fermé, et ce sans qu’aucune étude approfondie n’ait évalué les enjeux environnementaux du site.
Malgré l’importance fondamentale de répondre rapidement et efficacement à la crise de l’eau, les conséquences de cette usine pour Mayotte, sa biodiversité et ses écosystèmes pourraient être dramatiques, et avoir d’importantes répercussions à moyen et long terme sur la vie des habitant·es de l’île. La protection de l’environnement ne se limite pas à la seule préservation du patrimoine naturel. Comme nous le mentionnons dans le rapport « Soif de justice », elle vise aussi à freiner l’injustice climatique et la dégradation des conditions de vie des populations, notamment les plus pauvres et marginalisées.
Quelles sont les craintes des associations de protection de la nature ?
Le principal enjeu tient au rejet de saumures, prévu à l’intérieur de la barrière de corail, sur un site avec très peu de courants. Les conséquences de ces rejets sur la faune et la flore marines sont incertaines, mais pourraient se traduire par une accumulation de composés toxiques, qui impacteraient fortement les mangroves et récifs coralliens les plus proches, mais aussi la réserve naturelle de l’îlot M’Bouzi et même la passe en S.
Ces impacts forts et irréversibles sur le lagon de Mayotte, alors même que sous-estimés, sont incohérents et incompatibles avec la volonté de classer ce dernier au patrimoine mondial de l’UNESCO.
L’installation de cette usine implique également un défrichement de l’arrière mangrove d’Ironi Bé, écosystème classé en danger critique d’extinction par l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature, ainsi qu’une trouée de la mangrove, milieu fragile abritant des espèces comme le crabier blanc, un oiseau protégé et en danger d’extinction.
Tous ces impacts sur l’environnement auront des conséquences concrètes sur la vie des habitant·es de Mayotte. La dégradation du lagon conduira par exemple à un appauvrissement des stocks de poisson, affectant à la fois la sécurité alimentaire et l’économie locale, notamment le secteur de la pêche. Cela fragilisera également l’activité touristique, déjà sensible aux pressions environnementales. Les altérations de la mangrove et de la barrière de corail augmenteront la vulnérabilité de l’île face aux risques naturels comme les tsunamis ou les cyclones, la fréquence et l’intensité de ces derniers étant en train de s’accentuer en raison du changement climatique. Plus largement, la raréfaction des ressources naturelles pourrait conduire à des conflits d’usages, à une diminution des emplois ainsi qu’à une augmentation du coût de la vie. Ces effets toucheront plus durement les populations les plus précaires, aggravant ainsi les inégalités sociales déjà présentes sur le territoire.
Par ailleurs, les solutions d’urgences ne sont pas les plus efficaces. Elles doivent être réfléchies pour répondre aux problèmes sur le long terme et être impérativement couplées à des mesures concrètes plus abouties. L’usine de dessalement de Petite Terre, elle aussi réalisée dans le l’urgence, présente des dysfonctionnements structurels importants. De plus, aucune étude n’a été communiquée concernant ses impacts sur l’environnement. À cela s’ajoute le dysfonctionnement de nombreuses canalisations de distribution de l’eau sur l’ensemble du territoire, entraînant des pertes continues de plus de 30% selon l’IGEDD.
Il est indéniablement important de répondre rapidement à la crise de l’eau, mais il faut aussi y répondre efficacement et sans compromettre l’avenir des générations futures, qui plus est avec l’accroissement du risque de sécheresse lié au dérèglement climatique.
Quelles procédures ont été engagées ?
Alors même que la construction d’une usine de dessalement est prévue depuis plusieurs années (études de faisabilité réalisées par Egis Eau, commandées par les Eaux de Mayotte en 2017, et par la DEALM en 2019 et 2022), la préfecture de Mayotte a fait passer la construction de cette usine sous prétexte d’urgence, une fois la sécheresse de 2023 ayant pris fin. Face à l’absence d’étude d’impact, plusieurs associations de protection de la nature ont interpellé la préfecture et les services interministériels à travers nombre de courriers suivis d’un recours gracieux, afin de les informer des risques encourus pour l’environnement et demander une prise de mesures pour les réduire. Plusieurs solutions ont été suggérées, notamment le choix d’un site à enjeux environnementaux moindres et/ou l’installation de dispositifs de rejets des saumures hors du lagon. Ces remarques et recommandations n’ont malheureusement pas été prises en compte et le recours gracieux a été rejeté.
Les services publics environnementaux, notamment l’Office Français de la Biodiversité, ainsi que les expert·es, émettent quant à eux de nombreuses réserves quant à l’ampleur des impacts de cette usine sur les écosystèmes alentours.
Quelles solutions alternatives ?
Bien que la construction d’usines de dessalement soit un moyen de diminuer la pression sur la ressource en eau, d’autres solutions existent, y compris des solutions pérennes permettant d’atténuer les effets du changement climatique. En voici quelques exemples :
- Développer les solutions fondées sur la nature. Il s’agit de solutions qui s’appuient sur le fonctionnement naturel des écosystèmes pour répondre aux enjeux globaux posés à notre société. Par exemple, limiter le déboisement et encourager la reforestation permet d’augmenter la capacité de rétention des sols, de diminuer le ruissellement et l’érosion, mais aussi de réguler le cycle de l’eau à l’échelle du territoire, réduisant ainsi les risques de sécheresse.
- Installer des récupérateurs individuels d’eau de pluie. Cette eau peut être utilisée pour de nombreux usages domestiques, l’irrigation ou encore le lavage des véhicules.
- Améliorer la répartition des usages de l’eau. L’eau rejetée par les stations d’épuration peut par exemple servir au secteur du BTP.
Face à une crise de l’eau réelle et urgente, il est essentiel de ne pas céder à la précipitation au détriment de l’environnement et de la justice sociale. La mise en œuvre de solutions durables, fondées sur la connaissance des écosystèmes et le respect des procédures environnementales, juridiques et citoyennes est non seulement obligatoire, mais aussi possible et nécessaire. À Mayotte, protéger le lagon et ses milieux naturels, c’est aussi protéger les conditions de vie présentes et futures des habitant·es.
Usine de dessalement d’Ironi Bé : Décision du Tribunal Administratif en demi-teinte pour les associations
Par une décision rendue le 31 juillet 2026, le tribunal administratif de Mayotte a donné raison, sur plusieurs points, à Mayotte Nature Environnement (MNE), France Nature Environnement (FNE) et GEPOMAY dans leur recours contre l’arrêté préfectoral du 3 juillet 2025 autorisant le syndicat Les Eaux de Mayotte (LEMA) à construire l’usine de dessalement d’Ironi Bé, sur la commune de Dembéni. Le tribunal a estimé que cette autorisation environnementale comportait plusieurs irrégularités et a décidé de suspendre son exécution, le temps que ces manquements soient corrigés.
Le tribunal a estimé que cette autorisation environnementale comportait plusieurs irrégularités et a décidé de suspendre son exécution, le temps que ces manquements soient corrigés.
Des insuffisances environnementales reconnues par le tribunal
Dans sa décision, le tribunal relève plusieurs manquements importants.
Il constate tout d’abord que le LEMA n’a pas transmis au Parc naturel marin les informations relatives aux molécules chimiques qui seront rejetées dans le lagon, alors que cette information avait été demandée par le ministère avant la délivrance de l’autorisation.
Le tribunal estime également que les mesures prévues pour compenser la destruction des zones humides sont insuffisantes. Elles ne respectent pas le niveau de compensation exigé par le ministère et ne permettent donc pas de compenser correctement les impacts du projet sur le site d’Ironi Bé.
Les juges relèvent aussi qu’une mesure destinée à limiter la turbidité de l’eau pendant les travaux en mer a été supprimée de l’arrêté préfectoral, sans justification ni mesure équivalente de remplacement. Cette décision est jugée contraire aux principes visant à éviter, réduire puis compenser les atteintes à l’environnement.
Enfin, le tribunal souligne qu’aucune mesure spécifique n’a été prévue pour protéger le palétuvier gros poumon (Bruguiera gymnorhiza), une espèce protégée et vulnérable dont l’étude d’impact reconnaît pourtant l’importance pour la conservation.
Une suspension des travaux dans l’attente de corrections
Au regard de ces irrégularités, le tribunal laisse un délai de six mois au préfet de Mayotte et au LEMA pour compléter et régulariser le dossier.
Pendant cette période, l’autorisation environnementale est suspendue. En conséquence, les travaux autorisés par cet arrêté ne peuvent pas se poursuivre tant que les mesures demandées n’ont pas été apportées.
La réaction des associations
Cette décision confirme les préoccupations que nos associations expriment depuis le lancement du projet à Ironi Bé. Le tribunal reconnaît que plusieurs garanties essentielles pour la protection de l’environnement n’ont pas été respectées et que certaines demandes formulées par le ministère n’ont pas été prises en compte.
Les associations prennent toutefois acte du fait que le tribunal n’a pas retenu l’ensemble des arguments présentés dans leur recours. Plusieurs moyens, notamment relatifs à l’absence d’enquête publique, au principe de précaution ou encore à d’autres insuffisances des études environnementales, n’ont pas été jugés fondés à ce stade.
Dans l’attente de la décision définitive, qui interviendra après la période de régularisation, les associations resteront pleinement mobilisées. Elles veilleront à ce que les compléments apportés répondent réellement aux exigences fixées par le tribunal et permettent une meilleure prise en compte des enjeux environnementaux.
Nous rappelons enfin que notre démarche ne vise pas à empêcher la construction d’une usine de dessalement. Face aux difficultés d’accès à l’eau que connaît Mayotte, nous reconnaissons l’importance de ce type d’infrastructure. En revanche, nous demandons que ce projet, comme tout projet d’aménagement, respecte les règles de protection de l’environnement prévues par la loi.
Les habitants de Mayotte ont droit à des infrastructures indispensables, mais aussi à un environnement préservé. Ces deux objectifs sont compatibles, à condition que les exigences environnementales soient pleinement respectées.
